Le 24 mai 2020, j'ai photographié Paris durant les premiers jours de déconfinement. Sensation étrange d'un nouveau monde et d'un peuple qui se remet à vivre.

Pour cette série, j'ai choisi d'utiliser le format carré afin de créer un contraste avec l'incertitude de la situation et l'insécurité de notre vie future. Des photos bien trop symétriques et rangées pour un monde déboussolé.
Sortir enfin. Marcher sur le trottoir un pied après l’autre, comme un enfant qui ferait ses premiers pas dans un monde où tout va trop vite. Très vite, une sensation de trop plein, des dizaines d’informations qui arrivent à la seconde et mes cheveux qui s’envolent soudainement comme si un train venait de passer devant moi, à quelques centimètres de mon visage. Comme un flash qui brûle la rétine de mes yeux de manière instantanée. 
Soudain donc, des voitures qui klaxonnent d’autres voitures qui n’avancent pas. Des bouches de métros qui dégueulent des grilles derrière des grilles. Des magasins fermés, bientôt rouverts ou peut être pas. Des gens qui marchent avec les pieds parallèles ou les pieds en canards, mais qui dans tous les cas portent des masques à usage unique ou cousu par leur mère ou par la voisine d’à côté. Des regards insistants toujours, et des pigeons qui marchent au même rythme qu’il y a deux mois. Du soleil, enfin, et ceux qui promènent leur chien en bombant le torse comme si le trottoir leur appartenait. Ciel presque rouge. Rouge comme le KFC du coin de la rue qui grouille de monde, comme tous ces fast-foods qui gavent les gens fainéants encore chez eux, en envoyant des coursiers qui tombent de leur vélo, rouillé par leur salaire minablement illégitime. Des policiers qui abusent de leurs droits, de la loi, de la crainte des gens. Des fleurs qui meurent dans des coins de terre trop petits pour elles. Des métros qui empestent le retour à la réalité fade des corps qui s’entassent, pour aller d’un point A à un point B, sans ne jamais apercevoir de soleil. Les mains des amoureux qui se frôlent mais ne se touchent même plus.
C’est triste des corps loin d’autres corps, sur le trottoir d’en face ou quelques rues plus loin.
Il y a des parents avec des enfants et des masques.
Il y a des enfants avec des parents et sans masque.
Il y a les grilles fermées des librairies et des restaurants japonais.
Il y a la pluie du mercredi matin.
Les cabas sont remplis de nourriture qui périmera trop vite. Les trains enflent de gens qui mettent leurs pieds sur le siège d’en face. Nouveau monde. Celui de la buée sur les lunettes des gens qui portent des masques. Celui des traits blancs tracés au sol pour que l’on ne se regarde plus. Dans la rue toujours, des vendeurs de fruits ou de perches à selfie installés sur leur petite table en plastique imitation bois. Il fait chaud pour un mois de mai sans vacances et sans rires dans les bars.
Les lampadaires sont toujours éteints. Les bus encore vides. Nous verrons bien le temps que prendra cette vie pour renaître.

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